Sûreté et transparence nucléaire : l’ironie des « biens communs »…

Publié le: 22 décembre 2016

Auteur(s): Libre à Toi

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Centrale de St Laurent des Eaux (image wikipedia commons)

Des associations vertueuses œuvrent pour des «communs de la connaissance» et de nouvelles formes de «démocratie participative». Des acteurs institutionnels tentent de se rallier au mouvement, mais moins par altruisme que pour échapper à leurs responsabilités. L’exemple de NTW devrait inciter les citoyens à ne pas se laisser berner par les sirènes de la co-construction, de la co-gestion ou de la co-responsabilité…
 
À l’instar de l’économie sociale et solidaire, dont les objectifs vertueux sont régulièrement dévoyés par des start-upers rusés, la mise en place de biens communs de la connaissance doit veiller à exclure tout discours politique ou idéologique, donc tout conflit d’intérêt avec des structures décisionnelles. On a tôt fait sinon de diluer les responsabilités de ces dernières dans l’idéal démocratique auquel aspirent les citoyens.
On se souvient qu’un jour d’avril 1986, un nuage radioactif s’est arrêté à notre frontière mais que des citoyens suspicieux ont eu l’idée de procéder par eux-mêmes à des mesures : la CRIIRAD était née… Moins de 25 ans plus tard, cette Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité, s’est empressée, dans l’immédiat après-Fukushima, d’aider les citoyens à s’équiper pour mesurer la réalité de leur contamination.1 La connaissance scientifique étant relativement accessible, les citoyens ont pu s’approprier les instruments permettant de mesurer la radioactivité. Même si leur expertise, parce que citoyenne et non « experte », a été régulièrement mise en doute par les experts assermentés du nucléaire, qui, aujourd’hui comme hier restent les seuls décideurs officiels, elle ne peut plus, à l’heure où fleurissent les discours sur les biens communs et la démocratie participative, être ignorée…
 
Transparence nucléaire : vœu pieu ou oxymore?
 
Cette fin d’année 2016 aura cependant été marquée par une certaine agitation autour de l’ONG Nuclear Transparency Watch (NTW), qui s’est révélée être plus au service de la cause nucléaire que de la transparence de ses activités…
Créé en 2013, cette ONG faisait suite à un appel lancé par les députés européens « pour une vigilance sur la transparence nucléaire ». Elle est à première vue irréprochable, ayant été fondée par Michèle Rivasi, députée européen EELV et fondatrice de la CRIIRAD, et Corinne Lepage, ancienne MODEM et militante anti-nucléaire. Gage supplémentaire de vertu, elle est domiciliée au siège de la Fondation Charles Leopold Mayer pour le Progrès de l’Homme. 2 Se présentant comme un « réseau européen de vigilance citoyenne sur la sûreté et la transparence dans le nucléaire », l’ONG NTW affirme, sur son site internet, s’intéresser et contribuer à tous les domaines de la sûreté nucléaire pour apporter « une contre-expertise indispensable dans ce domaine ainsi que dans celui de la protection de la santé et de l’environnement ». Soit à l’ensemble des activités du cycle nucléaire : sous-traitance, politique de prolongation de la durée d’activité des centrales, gestion des accidents nucléaires et responsabilité civile, coûts de la sûreté nucléaire, gestion des déchets radioactifs…
 
Une information au service de « l’accomodation »
 
Et pourtant, on trouve dans la liste de ses membres et de son conseil d’administration des personnalités en contradiction avec l’objectif louable qu’elle affiche. Ainsi en est-il du secrétaire de l’organisation, Gilles-Hériard Dubreuil. L’homme fut, par l’entremise de son cabinet Mutadis Consultant, l’un des acteurs du programme Ethos mis en place sur les territoires contaminés suite à l’accident de Tchernobyl à partir de 1996. Financé par la Commission Européenne, ce programme visait à favoriser la vie dans les territoires contaminés plutôt que de les classer comme inhabitables et que de chercher à reloger les populations exilées… Il visait aussi à empêcher toute activité trop dérangeante, comme celle de l’institut Belrad qui procédait à des contrôles radiologiques et administrait de la pectine de pomme aux enfants contaminés (seul moyen de neutraliser leur contamination au strontium), avant d’être fermé, avec l’aval des responsables français d’Ethos 3
La présence de Jean-Claude Delalonde parmi les membres de NTW évoque tout autant une mainmise des instances de contrôle du nucléaire… en l’occurrence de l’ANCCLI, l’Association Nationale des Comités et Commissions Locales d’Information, dont il est le président. Cette association, elle-aussi au service de l’accommodation des populations aux dégâts du nucléaire, se présente pourtant comme un « modèle de démocratie participative », faisant de l »expertise citoyenne » sa principale mission. Avec ses 3500 membres, elle regroupe les 37 Commissions Locales d’Information (CLI) qu’impose la loi aux centrales nucléaires françaises. Les CLI, présidées par les présidents de Conseil Général ou des élus et rassemblant des experts et des associations, ont pour objectif d’informer les populations sur les activités nucléaires. Elles ont aussi (et surtout!) mission de les préparer à l’éventualité d’un accident que l’on sait aujourd’hui inévitable : depuis 2008, un GPPA (Groupe Permanent Post-Accident et Territoires) a même été créé, en collaboration avec l’IRSN (l’institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, autre autorité française au service de la cause nucléaire), afin de faire émerger les recommandations de la société civile en matière de gestion post-accidentelle
 

Vigilance citoyenne
 
Face à ces contradictions internes, des critiques se sont élevées, comme celles de Thierry Ribault, chercheur en économie au CNRS et fondateur du COIn (collège international du Nucléaire), dont nous avions couvert, l’an passé, la conférence inaugurale. En acceptant de collaborer avec les accommodateurs à la vie radioactive 4, Michèle Rivasi a, selon lui, une attitude comparable à celle d’« un parti antiraciste qui arguerait, au nom du « pluralisme », qu’une alliance avec le Front National constitue la meilleure stratégie possible pour lutter contre le racisme».
Ces critiques n’ont semble-t-il pas influencé la décision, le lundi 3 octobre, de Michèle Rivasi de démissionner de toutes ses fonctions au sein de NTW, à savoir la Présidence et sa place au Conseil d’Administration. Officiellement, cette décision était motivée par des critiques subies en interne (en particulier d’un veto sur le risque terroriste, pourtant bien réel) et non par les critiques externes précédemment citées, dont elle s’explique sur son blog, « Pour certains, je m’associais à des personnes peu recommandables et je favorisais, in fine, les intérêts de l’industrie nucléaire. Ce n’était pas le cas et certaines critiques très violentes me paraissaient profondément injustes »
 

Vers un antinucléarisme de façade
 
Certes, l’honneur politique est sauf, mais, limité à une affaire d’éthique personnelle, il en ferait oublier qu’un clou chassant l’autre, NTW continue d’exister avec une nouvelle présidente (mais toujours avec Gilles-Hériard Dubreuil comme secrétaire…). Son site web n’affiche pourtant aucune actualité depuis l’été dernier. Pas plus qu’il ne mentionne la démission de Michèle Rivasi, ou celle de Corine Lepage…Un silence qui accrédite l’idée que NTW n’est qu’une ONG de façade.
 
En France, les mouvements anti-nucléaires ont régulièrement été soumis à des explosions atomiques. Qu’on se souvienne de l’éviction de Stéphane Lhomme en 2010 du réseau Sortir du Nucléaire, jugé « trop radical ». Aujourd’hui, ces mouvements semblent définitivement condamnés à ne plus être que des mouvements d’opposition de principe, impuissants et inefficaces, face à ces prétendues instances « citoyennes » au sein desquelles les décideurs du nucléaire font en réalité figure de promoteurs, même avec l’étendard des biens communs brandi en gage de leur bonne foi…
 
 

Notes

  1. Les autorités japonaises se bornaient alors à appliquer un schéma d’évacuation calqué sur le tracé de périmètres autour de la centrale, sans tenir compte des données météorologiques. Or le vent avait envoyé le nuage à 70km de là au Nord-Ouest, puis à 250 km au Sud-Est, au-dessus de Tokyo, la pluie ayant fait retomber sur un peu partout les particules radioactives… Et, alors que le premier ministre invitait les japonais à sourire, ces derniers commençaient à s’échanger, via des réseaux citoyens, des mesures de radioactivité alarmantes.
  2. Cette fondation de droit privé suisse soutient des activités pour la promotion du progrès humain par la science et les développements sociaux. Elle lui a d’ailleurs également versé une dotation de 100 000 euros.
  3. Des agissements peu éthiques qui ont fait l’objet d’une question d’Yves Cochet à l’Assemblée Nationale.
  4. Thierry Ribault a récemment co-signé deux contributions parues sur le site de Sciences Critiques : « Tchernobyl, Fukushima : les aménageurs de la vie mutilée ». C. Asanuma-Brice, J-J Delfour, K. Kobayashi, N. Ribault et T. Ribault.
     « Laisser mourir, c’est tuer – Cogérer, c’est co-détruire », N. Ribault et T. Ribault.