[03] Liberté, égalité, surveillés

Publié le: 24 mai 2016

Auteur(s): Olivier Griéco

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moutonnade

Je suis Charlie.

Comme évoqué en conclusion de l’épisode 2 convaincre ne semble plus dans la France de 2016, nécessiter qu’on s’emmerde à user d’arguments. C’est sale, ça perturbe un argument. Ce truc est diabolique, il implique qu’un mécanisme de réflexion s’engage. Beurk.
L’argument porte peu aujourd’hui, la raison en est simple : la conviction est elle-même une notion foncièrement rétrograde mise au rebut et, depuis longtemps remplacée par le moutonnage.
S’engager dans un processus nourri de ces détails qui permettent de décrypter, argumenter, mettre en relations, Houla ! Franchement c’est abuser, il faudrait donc en plus, qu’on convoque l’effort ? Encore un truc de réac.
 
En 2016, la tendance quand il s’agit de penser, c’est d’abord d’éviter de le faire. Et ça tombe bien, il existe pleins de « kits de détermination » prêts à l’emploi adaptés à n’importe quels sujets. C’est bien pratique hein ! Loin de nous l’idée d’affirmer le contraire. Sauf que, considérés dans le détail – oups désolés – ces « tout prêt » manquent singulièrement de flexibilité et de nuances.

 

Or ce n’est pas le moindre de leurs défauts quand il s’agit de construire son identité avec. Une identité, ce n’est pas nous qui vous l’apprendrons, c’est pétrie de contradictions, d’incertitudes. Une identité ça se forge, et même ça évolue. Si, si.

 

Et justement, le souci avec les arguments, les mises en relations le fait que l’on discute, beaucoup avec les autres et un peu avec soi1 pour qu’enfin se dessine une position, qu’on l’intègre et la revendique, il y a 100 % de chance pour que ça ne colle plus avec les « tout prêts ».

 

D’où si vous avez suivi le cheminement, le non choix du moutonnage.

 

Le moutonnage puisqu’il faut expliquer à ceux qui décrochent, désigne le processus qui intègre une moutonnade et les « tout prêt » qui lui sont associés. Attention, aucune interopérabilité entre « tout prêts » de différentes moutonnades sauf prévues dans les CGV que vous n’avez pas lues de toutes façons.

 

De fait, le moutonnage n’implique aucun exercice critique concernant le contenu de la moutonnade ! Pas question d’aller chopper à droite et à gauche des « tout prêt » pour composer sa propre moutonnade à moins d’être audacieux et accepter qu’on vous taxe d‘anti-moutonnage. L’anti-moutonnage, c’est facile à comprendre, c’est l’exact contraire de la moutonnade concernée. Grossièrement, il n’est pas question d’y passer des heures, imaginez que vous avez acheté le kit « progressiste », exprimez un avis différent au sujet d’un point couvert par un « tout prêt » de cette moutonnade hop! vous devenez un « réac ». C’est ça l’anti-moutonnage, facile à comprendre.

 

Certains revendiquent bruyamment que le moutonnage ça n’existe dans aucun dictionnaire. C’est très juste ! Et pourtant il se pratique, allez comprendre.
 
Ainsi, il est vrai que la Quadrature du Net et d’autres organisations n’ont pas économisé leurs efforts pour expliquer la loi renseignement et ses implications, mais cela pourrait bien avoir eu le même effet que si elles avaient donné dans la production pornographique. Trop, c’était trop, vraiment gerbant de pouvoir compter les poils de cul du mec qui assaisonne à coups de reins la blonde aux gros seins2.

 

L’individu décervelé au « tout prêt » et qui pratique – nécessairement donc – le moutonnage puisque son identité ou pseudo en dépend, à besoin que la bonne histoire lui soit racontée et si possible sans zoom sur aspérités et autres détails gênants. Un truc bien lisse et ripoliné aux bonnes couleurs. Comme celle par exemple, d’une population dont la peur incidemment matérialisée par des événements récents la conduira finalement, le paradoxe est délicieux, à accepter l’idée que sa sécurité pourra être assurée quand son droit d’appartenir à un peuple libre, ce qui est prétendument défendu, sera dynamité.

 

Arriver à ce résultat est moins complexe qu’on pourrait l’imaginer.

 

L’instrumentalisation sécuritaire n’est pas un procédé récent, il se trouve même qu’il est singulièrement efficace. D’autant plus d’ailleurs lorsqu’il convoque au spectacle et fait participer la majorité de ceux dont il est question de remporter sinon l’adhésion, au moins le désintérêt bienveillant.

 

Aussi, il aura suffit de théâtraliser à outrance l’émotion suscitée par les événements de janvier 2015 pour en faire l’expression collective d’une identité en lutte pour la liberté d’expression. « Je suis Charlie », comme l’ultime démonstration d’un peuple soudé prêt à en découdre avec la menace présentée permanente d’un terrorisme islamiste qui a pris pour cible la France et ses valeurs. Liberté, égalité, fraternité ! Tous et chacun devenu Charlie, s’est convaincu que pour agir et défendre la liberté d’expression posée comme principale victime de la tuerie perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo, il fallait en passer par des mesures radicales de surveillance numérique et d’abandon de toute intimité.

 

Tu n’es pas Charlie ? Tu es un ennemi de la liberté. Tu n’es pas Charlie ? Tu es pour que prospère la cybercriminalité. Tu n’es pas Charlie ? Alors tu ne fais pas partie de cette communion dans l’adversité de ceux qui sont solidaires, épris de justice et de libertés. Le propre de l’unité, c’est d’exclure, et même si l’unité prend ici les allures d’un ersatz construit de toutes pièces pour satisfaire des contingences opportunistes et purement politiques.

« Le 19 mars 2015, un projet de loi relatif au renseignement a été adopté en Conseil des ministres. Le même jour, le Gouvernement a décidé d’engager la procédure accélérée réduisant l’examen du texte à une seule lecture par chaque assemblée. Le débat devant l’Assemblée nationale s’est ouvert dès le 13 avril, soit, pour un texte particulièrement long et compliqué, moins d’un mois après l’aval du Conseil des ministres. Une nouvelle fois, la CNCDH constate une précipitation injustifiée dans une matière très technique et extrêmement sensible pour les libertés publiques et les droits fondamentaux. Cette accélération de la procédure législative restreint considérablement le temps de réflexion et de maturation nécessaire au débat démocratique et nuit, comme chacun le sait, à la qualité de la loi. »

Avis rendu par la CNCDH le 16 avril 2015 – A lire ici

Après tout n’est-ce pas via Internet que s’opère la radicalisation ? Après tout, n’est-ce pas sur les réseaux tels que Tor, I2P ou Freenet que s’organise la cybercriminalité qui y tient ces échoppes où s’achètent dans l’impunité d’un anonymat assuré jusque dans la transaction opérée en crypto-monnaie, de la drogue et des armes, des papiers d’identités ou encore des sets pédophiles ? La mécanique ici à l’œuvre est tout à la fois subtile et grossière. Elle dispose en outre de porte-voix d’excellence. Un reportage que vous pouvez aussi écouter ici:

 

      France Inter - 12 Juin 2015 - Darknet: plongée dans le marché noir du web

aeris22

Mélangeant arguments moraux et sécuritaires le tout cimenté par la moutonnade « Je suis Charlie », le gouvernement français a su faire plier sa population devenue elle même prescriptrice de la légende qui s’écrit.

Tiens, ça nous rappelle quelque chose

 
 
 

Notes

  1. ou l’inverse, c’est au choix
  2. modifiez la scène à votre souhait, le truc important, c’est de préciser le détail que seul un zoom permet de remarquer.