[02] Liberté, égalité, surveillés

Publié le: 23 mai 2016

Auteur(s): Olivier Griéco

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Surveiller, c'est libérer

Big Brother.

Il est devenu banal, depuis les révélations d’Edward Snowden et la divulgation du programme PRISM conduit par la NSA, de citer Georges Orwell comme génie d’anticipation pour avoir publié en 1949 le roman 1984 que certains perçoivent comme l’exacte narration de ce que vivent les sociétés contemporaines.


 

Big Brother, figure emblématique du roman, est le ciment immatériel d’un système totalitaire complexe dont l’exercice repose sur la certitude que chacun aura de la surveillance qui s’applique sur lui. La manipulation cependant est plus profonde et s’immisce dans les fondements même de l’identité en imposant à chacun de contribuer à une écriture erronée de l’Histoire en participant à une forme d’amnésie collective niant tout libre arbitre au profit de « la vérité » énoncée et préservée par le ministère éponyme. L’abêtissement massif nécessaire à ce contrôle absolu de la simple capacité à penser est porté par la novlangue, sur-langage faisant l’objet d’une politique programmée de réduction de son vocabulaire au service de l’expression de la seule vérité du régime et annihilant toute possibilité de construire, formuler et exprimer la moindre pensée annexe ou subversive.

Malheureusement, la plupart des discours portant sur ce sujet focalisent leurs critiques sur les outils, les aspects techniques de la surveillance et opèrent un seul parallèle avec les fameux télécran en ignorant les aspects les plus inquiétants de la construction actuelle de systèmes fondamentalement totalitaires. Notamment lorsque les maîtres d’ouvrages en sont des régimes réputés démocratiques. Ces discours sensément de luttes et en réalité faussement subversifs entretiennent chez ceux, nombreux qui la partagent, la conviction qu’au fond, tout cela n’est pas si grave quand après tout il s’agit comme on nous l’a asséné, d’assurer notre sécurité, lutter contre le terrorisme et la pédopornographie et qu’en cette matière, hein !, populace laborieuse sensibles aux arguments moralistes et sécuritaires, nous n’avons rien à cacher.

 

« Loi renseignement, protéger dans le respect des libertés »

Dans son livre en court d’écriture dont l’essentiel des chapitres est publié sur son blog,Tristan Nitot introduit des éléments d’analyses pertinents qui invoquent Jérémy Bentham et Michel Foucault pour saisir les implications profondes de la mise en place par le gouvernement français d’outils de surveillance de masse par l’entremise de lois liberticides adoptées sur le prétexte de préserver nos libertés. « Loi renseignement, protéger dans le respect des libertés » un slogan digne des murs de Londres en 1984 si Orwell avait eu à s’inspirer de régimes comme la France de 2015 pour construire son récit.

C’est pourtant sous cette bannière que le premier ministre Manuel Valls a défendu la loi renseignement introduite au parlement en procédure d’urgence et finalement adoptée par les sénateurs le 9 juin 2015 après un passage express à l’assemblée nationale où Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur, a joué le rôle titre attribué au roquet dans ce film improbable de la transformation en chantant d’une démocratie vers sa caricature.

 

Il ne sera pas utile ici de refaire le récit de ce naufrage, les sources abondent, du blog de Nitot à la Quadrature du Net en passant par NextInpact et la presse mainstream qui pour la première fois s’est saisie de l’émotion suscitée au-delà de la communauté geek, par un projet de loi qui à mobilisé cette fois des acteurs de la société civile comme le Syndicat de la Magistrature, la Ligue des Droits de l’Homme ou encore Reporter Sans frontières. Autant de structures qui ont permis que l’écho porte au-delà des défenseurs habituels des libertés numériques, lesquels sont souvent et malheureusement populairement inaudibles. Confinés aux sphères de ceux qui les entendent et les comprennent ils peinent à mobiliser la masse des citoyens vautrés inconscients ou démissionnaires volontaires, dans les draps tâchés de sang qu’on leur décrits blancs et de soie.

 

Porter l’écho plus loin n’aura finalement pas suffit à ce que le rejet soit massif car le gouvernement pour convaincre, à la manière du système totalitaire décrit par Orwell, dispose d’une arme plus implacable que les démonstrations raisonnables et les décorticages chirurgicaux d’une mécanique de surveillance obscène.