Samoëns : des citoyens sous influence…

Publié le: 3 mai 2016

Auteur(s): Clara Delpas

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Au fond de la vallée du Giffre, en Haute-Savoie, la petite station de ski familiale de Samoëns a connu des heures agitées. Après une vague de contestation citoyenne légitime, saluée en préfecture par l’intimidation et la menace, le Club Méditerranée pourrait bien livrer, mais avec un an de retard, livrera finalement son Village Club 4 tridents à l’hiver 2016 .

 
 
 

Mise à jour du 6 juin 2016 

Les travaux ont finalement démarré mi-mai pour une livraison comme prévu fin 2016. Suite à de nouveaux éléments, nous avons découvert que le collectif SamoensAménagement1600 était animé par des intentions politiques qui dépassaient la lutte contre le projet d’UTN. Monté à l’instigation d’un conseiller municipal de l’opposition et d’un promoteur immobilier de la région, l’association a cherché à fédérer une opposition citoyenne massive autour d’une cause plus intéressée que la sauvegarde de la montagne!
 
« L’implantation d’un village club » n’était qu’un entrefilet de son programme électoral de 2014 : le maire de Samoëns (Haute-Savoie), Jean-Jacques Grandcollot, est passé aux actes. À l’été 2015, il a fait avaler à son conseil municipal son projet d’Unité Touristique Nouvelle sur le plateau des Saix : un village Club 4 tridents d’ici la fin 2017. Et, sûr de son coup, n’a pas jugé bon de consulter les septimontains (c’est ainsi que l’on désigne les habitants de Samoëns). Bercé par les promesses de retombées économiques notoires et de notoriété internationale, Monsieur le Maire n’a même pas pris la peine de faire un peu mieux expertiser le projet, mené main dans la main avec le Club Méditerranée. Le projet résiste pourtant mal au regard des chercheurs en sciences de gestion ! (voir sur ce sujet l’analyse d’Étienne Maclouf)

 
 

Terrain bradé, animaux et paysans déplacés
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Vue sur le village de Samoëns

On pourrait se croire à Clochemerle, sauf que le village ne s’est pas scindé en deux camps, l’un Clubophile, l’autre Clubophobe. À Samoëns, l’idée n’était pas de s’opposer frontalement à un projet d’Unité Touristique Nouvelle, inéluctable pour le Plateau des Saix, classé ZAC depuis les années 1970.

C’est sur d’autres points que se jouent les querelles, qui sont loin d’être des querelles de clocher : le terrain a été cédé à 20€/m2, soit 3 fois et demi en dessous de l’évaluation des Domaines ; le projet a des conséquences écologiques importantes, parmi lesquelles la suppression de zones humides (2109 m2) et un impact fort sur la biodiversité : les travaux chasseront les oiseaux, insectes et mammifères terrestres (chamois, etc…) qui y vivent, empêcheront les amphibiens de s’y reproduire, et détruiront les œufs des orthoptères et des rhopalocères, dont l’azurée du serpolet.
Autre point noir, à l’heure pourtant des exigences climatiques de réduction des gaz à effets de serre : la mise en place par la municipalité d’un service de navettes de bus fonctionnant jour et nuit jusqu’à 23h pour monter à 2200m, au démarrage des pistes . « Mais ces navettes sont électriques! » affirme le maire dans un entretien téléphonique le 31/05!

 
 

Le luxe n’aimant pas la bouse1, Comme la chambre d’agriculture de Haute-Savoie n’a pas manqué de le faire remarquer , le projet impacte aussi les activités agricoles ce qui l’a conduite à exiger des modifications conséquentes du projet initial : la ferme communale d’alpage, trop proche du Club Med, mais initialement non vouée à être détruite, sera déplacée pierre à pierre démolie pour être reconstruite plus loin (coût de l’opération : 700 000 euros pour la commune) pour que ses locataires, 2 frères, principaux producteurs laitiers de Samoëns, puissent poursuivre leur activité. « Néanmoins, les nouveaux alpages spécialement créés pour leurs 65 vaches mettront au moins 8 ans avant d’avoir la qualité des quelques 6 hectares d’alpage impactés par le projet » précise Bernard Mogenet, président de la FDSEA 2 de Haute Savoie et secrétaire de la chambre d’agriculture. Le projet UTN est en contradiction évidente avec la loi montagne de 1985 supposée protéger les terres nécessaires au maintien et au développement des activités pastorales… « Ce projet impactait tout de même près de 10 hectares d’alpages au total, dont certains voués à compenser la destruction des zones humides! » rappelle Bernard. Les exigences de la FDSEA ont permis de réduire cet impact à 6 hectares, ce qui reste énorme.

 

Du ski, pas des lits !

 

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C’est la queue aux remontées mécaniques !

Autre pierre d’achoppement, le projet d’aménagement du domaine skiable, qui ne tient aucun compte des besoins de la station : il prévoit notamment la suppression d’une piste débutant bleue, assez difficile selon le Maire, et l’aménagement de la combe du Coulouvrier, une combe forestière pourtant située en-dessous de 1500m. « Du mauvais ski, sur de la neige de culture, fabriquée avec l’eau du Lac des Gouilles, pourtant à préserver ! » résume l’ancien champion du monde de ski François Dénarié, qui préside l’association environnementale « Moderato Durabile » à Morillon et doute fortement qu’un quelconque engagement en faveur de l’environnement ait jamais motivé le collectif Samoens aménagement 1600 . Il est aussi craint que les divagations des skieurs sur la combe n’y rendent impossible l’hivernage des tétras-lyres, chamois, cerfs et chevreuils.
À Samoëns, le ski lui-même, l’or blanc de la station, est menacé depuis longtemps : la Compagnie des Alpes (CDA), une filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations, chargée de l’entretien et du renouvellement des remontées mécaniques ne respecte plus depuis 2008 ses engagements contractuels dans le cadre de la délégation de service public signée avec la mairie en 2006. Aux dernières vacances de février, les remontées mécaniques étaient complètement saturées, les skieurs devaient faire jusqu’à 2 heures de queue. Certains, lassés d’attendre, allaient jusqu’à crapahuter skis à l’épaule pour monter en haut des pistes !
« Ce sont de remontées, pas de lits supplémentaires, dont nous avons besoin ! » résume Jean-Charles Mogenet, élu de l’opposition au conseil municipal. Certes la CDA reversera quelques 200 000 euros de plus de taxe d’affermage à la commune pour les lits supplémentaires du Club Med, mais ce n’est pas grand-chose en regard des 5, 5 millions qu’elle aura épargnés en laissant le domaine de Samoëns aller à vau-l’eau. (le montant prévisionnel des travaux sur les remontées était de 15,5 millions d’euros, seuls 10 millions d’euros ont été réalisés. )
 

Une lutte impossible

 
Plus d’une centaine de citoyens, regroupés en association « Samoens aménagement 1600 » depuis décembre dernier ont déposé des recours et fait appel à un avocat spécialisé dans les grands projets inutiles, Maître Louis Cofflard. Le collectif ambitionnait de renégocier notamment les conditions de vente du terrain ainsi que les aménagements du domaine skiable… Face au mépris affiché par les promoteurs du projets, leur position s’est durcie , allant jusqu’à dire « non » au Club Medau mois d’avril dernier. L’attitude ne plaisait évidemment pas à la Préfecture de Haute-Savoie qui craint craignait que les procédures judiciaires ne retardent le début des travaux. Aussi, les membres les plus actifs du collectif ont-ils été convoqués pour une entrevue avec le Préfet, Georges-François Leclerc 3, le 15 avril 2016.
« Ils nous avaient dit que c’était une petite réunion, que nous devions venir sans notre avocat. Heureusement que nous sommes venus avec : ils sont venus à 15 ! Nous n’étions que 5 du collectif ! », rapporte Johana Katz, membre de l’association. Toute la préfecture était là, ainsi que le Club Med, la Compagnie des Alpes et la mairie de Samoëns. Il n’y avait à l’ordre du jour que menaces et intimidations afin d’obtenir la signature d’un accord avec le ClubMed, afin de lever les recours, accompagné de la promesse de ne pas en déposer d’autres. Pour établir cet accord, le Club Med a concédé à allonger 500 000 euros 915 000 euros de plus sur le prix du terrain qui avait été bradé pour 1,2 millions d’euros par la Mairie, et la Compagnie des Alpes à faire quelques remontées mécaniques supplémentaires. L’intimidation a eu raison de l’association qui a validé l’accord, le 25 avril 2016 à 23h, à 92 voix pour et 20 voix la proposition, après qu’une ultime réunion avec le Club Med la veille au soir ait fini de convaincre les derniers récalcitrants… enfin presque, rapportait  le Dauphiné Libéré.
 

Pressions à Samoens

 

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« Il est où monsieur le maire? » Tiens, on se le demande!

Il faut dire que dans les montagnes ça ne rigole pas : pneus crevés, chantiers annulés, contrôles administratifs, déclassement de terres dans le cadre du POS exigé par la préfecture, et autres tracasseries, « pures coïncidences fortuites et non voulues » dira-t-on, savent rendre la vie invivable et décourager les opposants, même des plus tenaces.
Le maire, Jean-Jacques Grandcollot, en place depuis 2008 (UMP sous son premier mandat, « divers droite » au deuxième qui prendra fin en 2020), est né en 1954 en région parisienne et « au pays » depuis 1983 seulement.« C’est très difficile pour moi qui aime ce pays, confie-t-il, les savoyards sont chauvins… »
En juin 2015, on l’aura vu nager sur sa page Facebook sous les eaux de Punta Cana en République Dominicaine, pour se rendre compte par lui-même du confort d’un village club 4 tridents à près de 6000 euros la semaine, voyage inclus… » 4 ; fin octobre, il s’affichait au bras de Philippe Candeloro, venu avec sa compagnie, inaugurer la patinoire qu’il a faite construire pour 4 millions d’euros en remplacement de celle de la place du marché, vendue en 2014 au promoteur immobilier MGM pour en faire un complexe hôtelier, malgré l’avis défavorable de l’enquête publique …

 

Coup de théâtre : les travaux sont bloqués!

 
Le maire  sera sans doute très fier de couper le ruban le jour de l’inauguration du village Club Med. Mais il devra attendre un peu, à son grand désespoir : car si l’association a décidé de retirer ses billes et était prête à signer l’accord, le Club Med s’est dédié le mardi 3 mai, rapporte Le Messager.fr le Club Med a en effet déclaré dans un communiqué retarder d’une année les travaux, qui devaient commencer le 19 avril dernier, pour une livraison fin 2016. En cause, le dernier recours, celui de Johana Katz, et de sa  famille, propriétaire d’un chalet riverain du projet. Depuis, les derniers irréductibles, s’ils semblaient bien décidés  à aller jusqu’au bout pour préserver la tranquillité de leur alpage, ont cédé « sous la pression d’appels anonymes de menaces », rapporte Johana Katz dont la famille est propriétaire d’un chalet riverain du projet. « Il aura fallu un chèque d’un montant faramineux pour qu’ils enlèvent leur recours » précise le maire, qui ne voit dans cette affaire qu’«une manoeuvre intéressée de certains pour toucher beaucoup d’argent, mais surtout une manoeuvre politicienne d’opposants, dont certains sont eux-mêmes des promoteurs immobiliers déçus de ne pas avoir vu leurs projets se réaliser sous ma mandature ! »5
 

Conclusion provisoire

Libre@Toi est tombé sur une sorte de noeud savoyard et a rectifié l’article initialement écrit,tout en alertant ses lecteurs qu’il est dans cette histoire extrêmement difficile d’y voir clair, le collectif comptant sans doute quelques citoyens sincères, mais aussi des propriétaires fonciers, des promoteurs immobiliers et des politiciens non purement désintéressés. Ce collectif étant pour la plupart de ses membres courageusement anonyme, il est d’autant plus difficile d’avoir le fin mot de l’histoire. En tout cas, après six mois de lutte, il a lâché l’affaire et dans le fond, peut-être ne doit-on retenir qu’une phrase de son communiqué de presse du 10 mai qui salue le lancement des travaux par le Club Méditérannée! 6 « Tout est affaire de compromis. Certains nous féliciterons, d’autres nous jugerons trop timorés. Nous avons choisi de sortir par le haut de cette situation difficile dans l’intérêt de Samoëns et de la vallée. Après la CDA, nous avons un partenaire de plus dans la vallée avec le club Méd. Bienvenue à lui et bon travail pour ces prochains mois, dans le respect mutuel que nous avons instauré et qui doit perdurer pour le bien de tous ».Tout est surtout question d’argent, semble-t-il.

 

Le Club Med à Samoëns, une vieille idée…

 

Comme beaucoup de communes dans les Alpes, Samoëns a financé toutes les remontées mécaniques, mais, n’ayant pas les moyens de les entretenir ou de les renouveler, en a confié l’exploitation et l’entretien à la Compagnie des Alpes via une délégation de service public.
En 2006, la commune a négocié une convention d’affermage avec la CDA stipulant le versement d’une taxe annuelle de 3% sur les chiffres d’exploitation, auxquels s’ajouteraient 3% supplémentaires dès lors que la commune se serait dotée de 4000 lits supplémentaires sur le Plateau des Saix. Aussi, en 2006, un schéma d’aménagement en vue de l’élaboration d’un dossier d’UTN avait-il été déposé, sous le mandat de l’ancien maire, André Simond. Occupant une surface deux fois plus petite, il prévoyait l’implantation d’un village-club avec des commerces. Mais il avait alors été retoqué pour son impact écologique et le projet d’UTN n’avait pas été déposé.

Notes

  1. MAJ du 6/06 : cette raison, invoquée par les opposants au projet, ne correspond pas à la réalité : c’est parce que les chalets de promotion immobilière n’étaient qu’à 20m de la ferme, alors que la loi impose un éloignement de 100m pour préserver l’activité laitière, que la FDSEA et la chambre d’agriculture de Haute Savoie ont exigé que la ferme soit déplacée!
  2. À Samoens, près de 10 hectares d’alpages et un chalet étaient voués à la disparition pour assurer la création d’un village vacances de 1300 lits. À titre préventif, avant que le dossier de création de l’UTN ne parte à l’instruction, la FDSEA de Savoie et la chambre d’Agriculture ont souhaité que le projet soit revu, pour en diminuer l’impact foncier.(in rapport d’activité FDSEA 2015)
  3. un préfet très à droite dont on relèvera parmi les coups d’éclats la gestion du dossier de la grippe A au cabinet de Roselyne Bachelot et la décision d’abattre tous les bouquetins des Alpes en octobre 2015 !
  4. Le Club Med dominicain, j’y suis allé 4 jours en décembre, dans le cadre d’un voyage de presse » nous a-t-il confié lors d’un entretien téléphonique le 31 mai dernier
  5. Le maire pointe plus précisément Jean-Charles Mogenet, le conseiller municipal de l’opposition qui a été l’un des instigateurs du collectif samoens aménagement 1600, et qui est aussi le frère de Bernard Mogenet, qui a exigé le déplacement de la ferme, contesté justement par le collectif! « Mais entre deux frères, on n’est pas obligé de s’entendre sur tout », conclut simplement Bernard…
  6. http://samoens1600amenagement.fr/wp-content/uploads/2016/05/Communique%CC%81-de-presse_10-05-16.pdf