Tchernobyl, épidémiologie d’une catastrophe

Publié le: 26 avril 2016

Auteur(s): Ausrele Kesminiene, International Agency for Research on Cancer (IARC)

Crédit(s): La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Le 26 avril 2016 marquera le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, l’accident nucléaire le plus grave du XXe siècle. Ce désastre a provoqué une fuite massive de substances radioactives dans l’environnement, notamment des isotopes d’iode et de césium radioactifs. À la différence des expositions des populations d’Hiroshima et Nagasaki dues aux bombardements atomiques, l’exposition aux radiations liées à l’accident de Tchernobyl a eu un caractère prolongé, avec surtout une irradiation interne à travers l’ingestion de différents types de radionucléides, notamment l’iode-131 et le césium-137. Pour la première fois dans l’histoire, une population nombreuse, et en particulier de très jeunes enfants, ont été exposés à de fortes doses d’iode 131 via leur alimentation, l’ingestion de nourriture contaminée, notamment lait et légumes.

 

Cancers en surnombre

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a publié des estimations des cas excédentaires de cancers liés à cet accident dans l’Europe toute entière. À partir d’une population européenne de 570 millions de personnes, Le CIRC a estimé à 25 000 le nombre de cas de cancers supplémentaires diagnostiqués (autres que le cancer de la thyroïde) et à 16 000, le nombre de décès dus à cette maladie qui pourraient être attribués aux retombées radioactives de Tchernobyl jusqu’à l’année 2065. Les auteurs des études indiquent que ces estimations sont notablement sujettes à incertitudes. Dans les régions les plus affectées des trois pays touchés par l’accident, il a été annoncé que, d’ici 2065, plus de 5 000 cas de cancers pourraient être attribués aux radiations de Tchernobyl.

La recherche sur l’impact sanitaire de l’accident de Tchernobyl s’est surtout concentrée sur le cancer de la thyroïde, en particulier chez ceux qui ont été exposés à de l’iode radioactif dans leur enfance et leur adolescence. Les chercheurs ont en particulier travaillé pour mieux comprendre les mécanismes qui provoquent ces cancers de la thyroïde dus aux radiations, et quels étaient les facteurs susceptibles de modifier le risque : il s’agissait d’identifier la signature moléculaire, c’est-à-dire les changements dus uniquement à l’irradiation.


La hausse de l’incidence des cancers de la thyroïde chez les enfants contaminés à Tchernobyl est avérée. Ici, des petits Ukrainiens soutenus par l’ONU.
United Nations Development Programme in Europe/Flickr, CC BY-NC-SA

Outre ces études sur le cancer de la thyroïde après exposition à l’iode radioactive dans l’enfance, d’autres travaux ont été menés sur une vaste gamme de thématiques. Celles, par exemple, examinant la relation causale entre l’exposition à l’iode radioactive et des maladies thyroïdiennes non cancéreuses comme les adénomes folliculaires ainsi que des désordres fonctionnels ou auto-immuns de la thyroïde.

 

Les enfants et les travailleurs

D’autres études ont été conduites pour évaluer les risques de maladies malignes du sang, chez les enfants et les travailleurs envoyés pour nettoyer Tchernobyl. Il s’agissait d’estimer les tendances de l’incidence du cancer dans les territoires contaminés des trois pays les plus affectés.

Des études sur l’incidence des cancer et la mortalité, les maladies cardiovasculaires et la mortalité générale ont été menées sur les travailleurs des opérations de nettoyage.

Même si elles ont été de qualité inégale, les études ont été très nombreuses. Aujourd’hui, il y a un consensus au sein de la communauté scientifique sur l’augmentation des cas de cancers de la thyroïde faisant suite à une exposition durant l’enfance et l’adolescence. De plus, plusieurs études pointent une hausse des maladies malignes hématologiques et de cancer de la thyroïde chez les travailleurs envoyés pour nettoyer. Des résultats montrant, pour ces ouvriers, un risque lié aux radiations, à la fois pour les leucémies lymphoïdes chroniques (LLC) et d’autres leucémies non LLC, ont été publiés. Jusqu’alors, les LLC étaient considérées comme un type de leucémie non radio-sensible. Il faudra de nouvelles recherches pour confirmer ces résultats et comprendre les éventuels mécanismes sous-jacents.

D’autres travaux, encore, se sont intéressés aux conséquences sanitaires, cancers exclus, de l’exposition aux radiations. Des résultats convaincants sur la survenue de cataractes parmi les travailleurs de Tchernobyl ont conduit à une révision, dans le sens d’une réduction considérable, des doses limites acceptables de radiations pour le cristallin de l’œil, de 150 à 20 millisieverts par an, avec aucune dose ne pouvant dépasser 50 millisieverts.

Beaucoup a été appris concernant le diagnostic et le traitement des jeunes patients atteints de cancer de la thyroïde. En particulier, d’importantes découvertes ont montré qu’il était possible d’avoir une période de latence très courte pour ce cancer après exposition interne à l’iode-131 dans l’enfance. Tchernobyl a amené également de nouvelles connaissances pour optimiser le traitement et le suivi des survivants victimes d’irradiation aiguë.

Ces leçons et l’expérience acquise au sujet des risques liés aux radiations pour le cancer de la thyroïde sont utiles pour être mieux à même de réagir à des accidents impliquant de la radioactivité, comme à Fukushima, dans le but de minimiser de potentielles conséquences sanitaires négatives.

Des zones grises encore nombreuses

Malgré ces découvertes importantes, il reste au jour d’aujourd’hui beaucoup de zones grises. Par exemple, nous n’avons toujours pas de preuve significative de la survenue de leucémies infantiles liées à Tchernobyl (on n’est pas en mesure de savoir si c’est pour des raisons méthodologiques ou autres). De même, nous ne connaissons pas quelles sont les données temporelles pour le risque de cancer de la thyroïde après exposition à l’iode 131 dans l’enfance : c’est-à-dire les changements du risque à travers le temps depuis l’exposition et l’âge atteint, il aurait fallu un suivi plus long.


Des médailles distribuées aux liquidateurs de Tchernobyl.
Lamiot/Wikipédia, CC BY-SA

Plus d’informations sont aussi nécessaires concernant les effets potentiels des radiations entre générations, chez les enfants des personnes qui ont été exposées, les travailleurs (liquidateurs) et les habitants évacués : cela demandera des recherches supplémentaires. Une étude bien conçue sur les cancers de la thyroïde chez les liquidateurs de Tchernobyl serait aussi importante pour mieux évaluer le risque de ces cancers liés à l’exposition externe et interne aux radiations chez des adultes, les premiers liquidateurs.

Les besoins de nouvelles études sont importants alors que les financements se réduisent d’année en année. Nous avons besoin d’une démarche durable de recherche sanitaire sur l’accident de Tchernobyl – similaire à celle qui fut entreprise après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki au Japon. Sans cela, il est peu probable que l’impact réel de la catastrophe de Tchernobyl soit un jour pleinement compris.

Des études nationales menées en Biélorussie, en Russie et en Ukraine indiquent, en 2016, que 11 000 cancers de la thyroïde ont été diagnostiqués chez des enfants et des adolescents de l’époque de la catastrophe. Il est très probable qu’une partie de ces cas soit liée à une exposition à de l’iode radioactif en 1986. Précisons que l’augmentation à long terme des cas est difficile à quantifier parce que la population en question vieillit et que son risque de cancer de la thyroïde « spontané » est également en augmentation.

The Conversation

Ausrele Kesminiene, Deputy Section Head Section of Environment and Radiation at IARC, International Agency for Research on Cancer (IARC)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.